Archives de catégorie : Les chroniques de Philippe Lefait dans le Magazine littéraire

"Le vol du paon mène à Lhassa" d’Elodie Bernard, Gallimard

 Double effet de calendrier. Alors que La Chine et Shanghaï font d’une exposition universelle une occasion de propagande, Elodie Bernard signe un premier livre. Le récit de son voyage au Tibet à l’été 2008, quand Pékin accueillait les Jeux olympiques. « A vint quatre ans, je me décide donc à « hanter l’étrange pays de là-haut » pour tenter de comprendre de l’intérieur la situation de ce pays en pleine tourmente », après la répression dans le sang des manifestations du printemps.   L’auteur qui doit à son père une pratique de la haute montagne dans les Andes ou l’Himalaya depuis l’enfance n’a ni autorisation, ni chauffeur, maîtrise mal la langue. Il lui faudra plusieurs jours de bus pour atteindre Lhassa, la capitale de cette « République autonome » verrouillée depuis 50 ans par la Chine ; où la mondialisation répand son tourisme sans âme, ses caméras de surveillance et ses portables. L’essentiel est ailleurs : dans le hasard et la poésie des rencontres, l’odeur du beurre qui accompagne le thé, la peur des contrôles, le courage de celles et ceux qui témoignent, le mystère de la spiritualité d’un peuple, l’engagement et la résistance des nonnes et des moines. Le constat de la voyageuse reste pourtant amer. « Voir les files de camions militaires bâchés sur les axes routiers, voir les godasses des soldats fouler la ronde pieuse, ce sont là des signes de la tragédie qui se joue sur leur propre territoire, tel le mauvais ressac d’un mer sale dont on ne se débarrasserait  jamais. »

Le vol du paon mène à Lhassa. Elodie Bernard. Gallimard.

Philippe Lefait 

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"1993" de Yun Sun Limet

Cette expression, « être dans la gêne ». Ce n’est pas être pauvre, c’est peut-être pire. Il y a de l’étroitesse dans le mot… ça gratte, ce n’est pas vraiment de la souffrance, c’est du mal-être. »

« 1993 » est un excellent roman français dont l’auteure belge est née à Séoul. Yun Sun Limet ausculte et décrit l’embarras de deux êtres qui ne se croiseront qu’une fois dans la France de cette année-là. Elle manque de destin. Lui va rater le sien. 

Dans un pays dirigé par la gauche, jeune femme pauvre dont la fille est « le seul fil qui me retient », elle est caissière à Monoprix, standardiste ou technicienne de surface et ne trouve pas de sens à sa vie.  En délicatesse avec son frère et sa mère dont elle refuse l’aide ou l’intrusion, elle traîne sa vie et ses comptes dans des cahiers qui changent de couleur au fil des mois. Un jour, sa tante Jeanne lui offre une biographie de Pierre « Biriégaboï », le chef de gouvernement aux ascendances ukrainiennes du deuxième septennat Mitterrand. « Le bouillonnement qu’il sent en lui depuis la Libération n’a pas faibli. Il ne fera pas carrière dans l’armée. Peu importe. Il fera autre chose. Il y arrivera. » Et Pierre Bérégovoy sera Premier ministre de la France avant de se suicider le premier mai 1993, abîmé par le scandale d’un prêt d’un million de francs sans intérêt obtenu d’un ami du Président.

Ces deux personnages qui se cherchent et se perdent disent la limite de l’ascenseur social, la honte qui paralyse et prolonge la modestie de l’origine. « 1993 » est aussi un livre politique.

1993. Yun Sun Limet. LRDR.

Philippe Lefait

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Quai des enfers, d’Ingrid Astier

« La blanquette était son plat préféré. Il posa son cartable et respira le fumet crémeux où le laurier , la carotte, les champignons de Paris, les petits lardons fumés et le veau chantaient un air qui lui plaisait. De quoi lui rappeler qu’il n’avait pas pris le temps de manger ce midi » Pepe Carvalho ? Maigret ? non ! Jo Deprez, commandant de la criminelle chez Ingrid Astier quand elle s’essaye au polar. La transgression viendra plus tard quand il s’agira d’ajouter dans la cocotte un peu de vanille de Tahiti. Cette jeune auteure, normalienne, passionnée de senteurs naturelles et de fourneaux , à l’occasion cantinière pour le cinéma, était jusque-là connue pour son « goût du thé », son « goût du chocolat » et sa « cuisine inspirée ».

Avec « Quai des enfers », l’odeur est celle des cadavres de femmes jeunes et jolies mais eviscérées qu’un tueur en série qui règle un compte irrémédiable avec une « mère rejetante » laisse dériver sur la Seine. L’enquête peut commencer. On y trouvera page 343 la formule inédite de Rose de nuit, un parfum créé par l’un des suspects, plus loin l’univers mortel d’un directeur artistique veuf ou les émois et le chat d’un as de la plongée et de la brigade fluviale. 

Sens du détail et des surnoms (« l’orque », « le révérend », « le dandy », « le devin »), belle connaissance des bords de Seine, plaisir manifeste à jouer avec la vérité, les codes et les références noires, Ingrid Astier réussit cette incursion au Quai des Orfèvres qui commence comme un exercice de style mais finit efficacement au cœur de la nuit.

Quai des enfers, Ingrid Astier, éd. Gallimard.

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J’aimerais revoir Callaghan, de Dominique Fabre

L’ennui est la bête immonde qui guette la vie, qui assure le travail des philosophes et qui fait le fonds de commerce de Dominique Fabre découvert grâce à Maurice Nadeau il y a juste quinze ans. Inlassablement, dans ses nouvelles et ses romans, l’écrivain s’acharne à cerner ce que pourrait être le pourrissement existentiel dans des banlieues où les chiens s’appellent « couillon » et où le temps est souvent inoccupé. Mais immanquablement ses héros ordinaires démentent le morne du quotidien par les stratégies à la petite semaine qu’ils bricolent. Dans J’aimerais revoir Callaghan, le narrateur tricote sa destinée autour d’un copain anglais de pensionnat avec qui il faisait le mur et qu’il croise ensuite tous les dix ou quatre ans par hasard.

Qu’il soit SDF revenu de ses déboires australiens ou barman dans un pub anglais, Jimmy a « une tête de destin, une tête de règlement de comptes entre moi et moi, entre lui et moi. Un règlement de comptes qui, bien souvent, n’est adressé à personne en particulier. » Dans cette aventure, on croise aussi une femme à quitter, une autre à conquérir, Greg, un cadre quadra et fatigué, Bizerte le vendeur d’ordinateurs, des enfants laissés aux antipodes.   

Et l’amitié se tisse dans l’absence ou dans l’infime détail qui disent les personnages, sortent de l’anonymat et finissent par faire sens. Ce n’est pas le meilleur roman de Dominique Fabre mais écrire avec une telle constance sur l’insignifiant, sur le souvenir et toujours sur le désir oblige le lecteur à repenser sa banalité.

J’aimerais revoir Callaghan, de Dominique Fabre, chez Fayard.

Philippe Lefait

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Le fils du printemps, de Cristavão Tezza

On dit « tel père, tel fils ». Mais comment fantasmer l’adage quand l’enfant est atteint du syndrome de Dow, appellation politiquement correcte du mongolisme. Le père du roman du Cristavão Tezza n’est pas nommé. Il se voudrait écrivain. Felipe est cet enfant « mal » né, dont « Le monde fait à peine dix mètres de diamètre » et pour qui « le temps ne sera jamais qu’un présent absolu ». De l’annonce du diagnostic aux errances des méthodes d’éducation, de la fabrication d’un quotidien et d’une famille « nécessaire » aux débuts d’une autonomie pour ce gamin-là, du non-dit à la honte, de la fin de l’innocence à la naissance d’une paternité, il est moins question dans ce texte d’amour que de d’acceptation et de respect de l’autre.

« Pour rester joyeux, cependant, il faut développer quelques techniques d’occultation de la réalité ». Cet apprentissage douloureux et épuisant de la filiation renvoie au livre de Kenzaburo Oé, Un cas très personnel. Le japonais et le brésilien ont la même puissance et la même densité de plume. Leurs mots ne racontent pas. Ils disent sèchement une pensée qui s’élabore autour d’un innommable.

Felipe et son père vont vieillir et grandir ensemble. L’un le sait. L’autre pas. L’un finit par dépasser « le territoire de la normalité imaginaire ». Leur vie peut alors se résumer et commencer avec le seul dialogue de ce livre. Dans le ici et maintenant d’un échange enjoué de pronostics du match de football retransmis à la télévision qui oppose Atlético à Fluminense. « Aucun des deux ne sait comment ça va finir et c’est très bien comme ça ». 

Le fils du printemps, de Cristavão Tezza, aux éditions Métailié. Traduit du brésilien par Sébastien Roy.

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