LE BLOG DE GILES RABINE

Politique étrangère - Tentatives de décryptage

Putvedev et Medvedin (3)

Dernier (?) Tango au Kremlin (1)

13.11.2009

 

 

   A l'origine, le Tango se dansait entre hommes: ils ne s'enlaçaient pas, mais se tenaient par les avant-bras, comme dans certains sports de combat. Le Tango - pas sur le côté, pas en avant, pas en arrière, pas sur le côté - était une allégorie dansée de lutte, faites d'avancées et de reculs, de défis et de menaces simulées, d'affrontements esquissés et d'évitements: une des danses les plus codifiées qui soient, faite de jeux, de double-jeux et d'arrière-pensées, d'élans rentrés et de violences retenues, pour "civiliser" les agressivités. 

 

   Dans le tango de la "tandemocratie", à l'origine, il était prévu, bien sûr, que Poutine mène la danse. Medvedev, lui, devait tenir un discours plus libéral, plus démocratique, plus "moderne", plus séduisante, à l'adresse des Occidentaux mais aussi de son peuple, en prenant à l'opposition russe (puisqu'elle n'a pas de leader charismatique) certaines de ses critiques et de ses idées. Ce n'était pas la première fois que Poutine tentait de créer sa propre opposition en récupérant les thèmes de ses adversaires: il avait déjà essayé avec la création du parti "Patrie" (Rodina) de Dimitri Rogozine, puis avec le lancement du parti "Juste Russie" (Spravedilivaïa Rossia), de Sergueï Mironov, le président du Sénat.

 

   La danse paraissait bien réglée, mais les danseurs manquaient de souplesse: très vite, l'écart entre le discours et les actes, entre les déclarations de Medvedev et les décisions de Poutine s'est révélée être une contradiction ingérable: plus Medvedev apparaissait comme une marionnette sans pouvoir, plus Poutine avait du mal à maintenir la fiction d'un tandem harmonieux. Poutine et Medvedev ne parvenaient pas à suivre la musique, ni à danser le même tango.

 

   La vraie rupture s'est produite à l'automne 2008: pendant l'été, Medvedev s'était vu imposer une guerre dont il ne voulait pas, en Géorgie, où, après avoir gagné au bout de cinq jours, l'armée russe avait occupé, détruit et pillé un tiers du pays, pendant plusieurs semaines. En sa qualité de chef suprême des armées, et parce qu'il ne pouvait pas apparaitre moins patriote que Poutine, Medvedev avait dû tout endosser, à contrecœur. Mais il n'a pas oublié: on n'avait pas tenu compte de ses avis, on lui avait forcé la main.

 

   Survient alors un évènement de portée mondiale, l'élection de Barak Obama: d'un coup, Poutine, son équipe, sa politique et sa diplomatie prennent un gros coup de vieux. "It takes two to tango", disent les Américains: parce qu'une nouvelle donne historique était sur la table, Medvedev a-t-il pensé qu'il pouvait lui-aussi avoir un destin ? En tout cas, il a décidé de ne plus faire de la figuration et il a quitté la piste de danse.

 

   Quand il avait choisi Medvedev comme successeur, en 2007, Poutine avait un autre "dauphin" possible: Sergueï Ivanov, un général du KGB, un des chefs de file des "siloviki", le clan des officiers issus des rangs du KGB et des ministères dit "de force", donc un successeur potentiellement dangereux, parce qu'il avait les états de service, les moyens et les hommes pour devenir chef à la place du chef. Poutine avait donc choisi le plus faible, celui qui n'avait pas de troupes: Medvedev.

 

   Ce choix de prudence se révèle avoir été une erreur de jugement, parce qu'aujourd'hui, il a clarifié le paysage politique: d'un côté, autour de Poutine, les "siloviki" de tout poil, le parti des "corrompus" (les Russes ont le sentiment qu'ils ont volé plus sous Poutine, que les oligarques sous Boris Eltsine). De l'autre côté, les autres, les "modernes", les "libéraux", qui jour après jour, montent le procès de la "mentalité KGB" (ce qu'à Moscou, on appelle "la guerre des bureaucrates").

 

   Poutine se retrouve maintenant avec deux oppositions: l'une, classique, le parti communiste et la pléiade de petits partis de tous bords politiques regroupés depuis peu dans le nouveau mouvement "Solidarité", l'autre à l'intérieur même du parti majoritaire, une opposition restée jusqu'ici silencieuse et éparse, que Medvedev essaie aujourd'hui de se rallier. Ce n'est pas la rue, mais une révolution de palais qui pourrait provoquer le départ de Vladimir Poutine, le successeur ne pourra venir que de l'équipe en place. Or, Medvedev a constaté qu'il n'était pas le seul à désirer un changement, il a compris qu'il pouvait, le jour venu, incarner un recours.

 

   Depuis l'été dernier, Dmitri Medvedev a changé. Les spécialistes du "body language" ont remarqué que, désormais, il parle de plus en plus souvent sans notes, alors que Poutine a toujours le nez dans les fiches qu'on lui a préparées. Medvedev a si bien intériorisé les idées et les thèmes qu'il développe dans ses discours, qu'il peut les exprimer avec une conviction qu'on ne lui connaissait pas, dans un style plus direct, plus percutant, plus personnel.

 

   Des ralliements commencent à s'esquisser: Medvedev, qui est très pratiquant, bénéficie déjà du soutien du nouveau Patriarche de l'église orthodoxe russe, Kirill, qui dénonce lui-aussi les maux de la Russie, dans un langage plus ecclésiastique. Les élites des villes, et une partie de l'intelligentsia, s'éloignent de Poutine, alors qu'elles l'ont soutenu sans état d'âme pendant dix ans.

 

   Le 7 novembre dernier, jour anniversaire de la grande révolution d'octobre, 150.000 militants du parti communiste ont défilé dans les grandes villes du pays sous une nouvelle bannière: "la Russie sans Poutine" ("Rossia bis Poutina"), reprenant un slogan lancé au début de la décennie par des étudiants non communistes de Saint Petersbourg. Guennadi Ziouganov, le premier secrétaire du parti, a déclaré ce jour-là, que si, lors de la prochaine présidentielle, Medvedev affrontait Poutine, il appellerait à voter Medvedev. Ceux-là rêvent de retourner à Poutine la célèbre injonction de Mikhaïl Gorbatchev à Erich Honecker, en 1989, en Allemagne de l'Est, un mois avant la chute du mur de Berlin: "Ceux qui sont en retard sur l'histoire sont condamnés".

 

   Bien sûr, dès qu'on détaille les rapports de force actuels, l'avantage reste à Poutine. Mais la géographie politique, au sommet de l'état russe, vient d'être redessinée. Les sondages l'attestent: si Poutine reste l'homme le plus populaire de Russie (autour de 70% de satisfaits), désormais, Medvedev est à moins de 10 points derrière lui.

 

   Vladimir Rijkov, l'un des opposants les plus clairvoyants au régime, note que Poutine vient de décider d'augmenter de 38% les pensions et les retraites, le 1er janvier prochain. Selon lui, c'est le signe que Vladimir Poutine va provoquer une élection présidentielle anticipée dans les deux ou trois mois qui suivent, sans attendre 2012, l'échéance prévue, pour reprendre la main pendant qu'il le peut encore.

  

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1/. La paternité de l'expression, "The Medvedev-Putin Tango" revient à Roman Kupchinsy, de la Jamestown Foundation:  http://www.jamestown.org/

 

Putvedev et Medvedin (2)

Poutine: un bilan globalement négatif

13.11.2009

 

   Il est loin le Vladimir Poutine de septembre 2008, qui, presque tous les soirs à la télévision, affirmait à son peuple qu'il saurait le protéger de la crise économique mondiale. Depuis, le pays a connu une avalanche de faillites et un tsunami de licenciements.

 

   La crise: avant qu'elle éclate, la Russie disposait d'un fond souverain de 620 milliards de dollars, et n'avait pas un kopeck de dette publique. Mais, dans le même temps, les conglomérats d'état et les oligarques avaient accumulé une dette privée de plus de 440 milliards auprès des banques occidentales, en donnant en garantie - en gage - une part du capital de leurs entreprises. Pour empêcher que les plus précieux bijoux industriels et financiers du pays tombent dans l'escarcelle des banques de l'Ouest, Poutine a volé au secours des empires des oligarques ruinés par la crise, en puisant dans les réserves d'état, milliards après milliards. La soustraction a vite mis fin aux illusions de prospérité et de puissance retrouvée de la "Grande Russie".

 

   La guerre du gaz: quand il a lancé la deuxième guerre du gaz, en janvier 2009, en pleine crise économique, contre l'avis de ses conseillers et des patrons de Gazprom, Poutine n'imaginait pas que l'arme du gaz puisse être à double tranchant. Le bilan se révèle catastrophique: Gazprom, déjà endetté à hauteur de 31 milliards de dollars, a perdu un milliard et demi de dollars de recettes en deux semaines. La Russie a aussi perdu au passage son statut de fournisseur "fiable", et se retrouve fort mal placée pour parler de "sécurité énergétique". L'Europe, qui hésitait encore à diversifier ses sources d'approvisionnement, relance Nabucco, un projet quasi-moribond du gazoduc qui doit contourner la Russie. La guerre des gazoducs est relancée, entre d'un côté, Northstream et Southstream, ceux de Poutine, et de l'autre Nabucco. L'homme fort de la Russie découvre alors qu'il va lui être difficile de trouver des financements à l'étranger pour ses projets.

 

   Après cette guerre du gaz perdue (l'enjeu était de mettre l'Ukraine à genoux), pour s'assurer une position de monopole en Europe, Poutine décide d'acheter, en contrats à long terme, l'essentiel de la production de gaz des pays d'Asie centrale, l'arrière-cour de la Russie. Ce gaz, il l'achète au prix du moment, 410 dollars les mille mètres-cubes. Deux mois plus tard, le prix mondial du gaz s'est effondré, autour de 210-220 dollars, la Russie vend à perte et le bénéfice net de Gazprom au premier semestre 2009 se retrouve divisé par deux. En avril dernier, le principal gazoduc entre le Turkménistan et la Russie a très opportunément explosé, interrompant les livraisons, et une partie de l'hémorragie financière pour Gazprom (les Turkmènes refusent toujours d'y voir un accident dû au hasard). Aujourd'hui, Gazprom est devenu un cas d'école: celui des dégâts infligés à une entreprise prospère, quand le politique prime l'économique, comme sous les Soviets.

 

   Les BRIC: le concept était séduisant, même s'il était contestable dès le départ: réunir sous un même sigle, dans un même club, les quatre principaux pays émergents, le Brésil, la Russie, l'Inde et la Chine. Dès l'année prochaine, la Chine et le Brésil sortiront en vainqueurs de la crise économique mondiale. L'Inde, quelques mois après eux. Mais La Russie attendra 2012, non pas pour retrouver du développement, comme les autres, mais pour revenir à son niveau d'avant la crise. Aujourd'hui, les BRIC ne sont plus que trois, les BIC, Brésil Inde, Chine. En Russie, une décennie de prospérité inespérée, due au boom des prix du pétrole et du gaz, a été perdue: aucune réforme structurelle n'a jamais été engagée. Les Russes n'ont pas fini d'en payer le prix.

 

   Le Caucase: officiellement, la Tchétchénie est en paix. En fait, les accrochages et les attentats y sont quasi-quotidiens et la petite république martyre entre dans sa dixième année de guerre (de basse intensité, comme disent les militaires). L'Ingouchie voisine est ravagée elle-aussi par la guerre, les luttes de clans et les vendettas. Les autres républiques musulmanes du nord-Caucase sont "contaminées": toutes ont désormais une "Jamat Islamïa" clandestine.

 

   La lutte contre le terrorisme: pendant des années, le pouvoir a sciemment entretenu la confusion entre les vrais terroristes islamistes, les rebelles de Tchétchénie, que Poutine n'a pas réussi à "buter jusque dans les chiottes" comme il le promettait, et les opposants de toutes sortes que des lois taillées sur mesure permettent d'accuser de terrorisme. Ce mélange des genres a fait de la Russie un pays opérationnellement démuni dans la lutte contre le terrorisme. Pourtant, les terroristes islamistes sont déjà là, à la frontière asiatique de la Russie.

 

   Le "Proche-étranger": c'est-à-dire, les pays de l'ancienne Union soviétique (moins les pays baltes), des territoires que Poutine voudrait de nouveau vassaliser, en les faisant reconnaître comme "zone d'intérêts privilégiés" de la Russie. Après la guerre de l'été 2008 en Géorgie, les plus fidèles alliés de la Russie, le Turkménistan, le Tadjikistan, l'Ouzbékistan, la Kirghizie, le Kazakhstan, l'Arménie et même la Biélorussie du dictateur Loukachenko, ont pris leurs distances avec Poutine. Aucun de ces pays n'a voulu reconnaître les indépendances de l'Ossétie et de l'Abkhazie. Quand à projet de constitution, avec les ex-pays soviétiques, d'une mini "OTAN russe", concrètement, il se résume toujours à un régiment de parachutistes, tous russes, financé par le seule Russie.

 

   La Chine, l'Iran, et Obama: pendant qu'il s'épuisait à prendre le contrepied des diplomaties occidentales ("Puisqu'ils ne nous aiment pas, qu'ils nous craignent"), pour permettre, pensait-il, à son pays de reconquérir le statut de deuxième puissance mondiale, Poutine s'est vu doublé par la Chine, son "allié", devenue le vrai N°2 mondial, et qui aurait pu lui resservir le célèbre mot de Bill Clinton: "It's the Economy, Stupid!". Quand au "partenariat stratégique" proclamé entre les deux pays, il est stratégique d'abord pour la Chine, dans sa course effrénée aux matières premières, au pétrole et au gaz et c'est un partenariat déséquilibré, entre deux pays de puissances trop inégales.

 

   L'Iran, l'autre "allié" de Moscou, a humilié la Russie, quand, a Pittsburg, Obama a révélé l'existence d'un deuxième site iranien d'enrichissement d'uranium à Qom: les Russes ne savaient pas, les Iraniens le leur avaient caché, ils les avaient manipulés. Ce qui est dur à avaler pour un ancien lieutenant-colonel du KGB, qui constate au passage que ses services de renseignement ne sont plus au niveau des services occidentaux, même en Iran.

 

   Quant à Obama, il reste une énigme - donc un danger  - pour Poutine. Dans les écoles du KGB, on lui a enseigné l'art et les manières d'affaiblir les démocraties capitalistes occidentales, mais, dans les exercices de travaux pratiques, personne ne lui a jamais soumis un scénario qui verrait un noir devenir président de la première puissance mondiale.

 

   Tout oppose ces deux hommes(1). Poutine avait accueilli la diplomatie de la main tendue d'Obama avec un haussement d'épaule, et sa proposition de "reset" des relations américano-russes avec la plus grande méfiance. Quand le président des Etats-Unis a abandonné, sans le prévenir, et sans demander de contrepartie, le projet américain de bouclier anti-missile, qui servait aux Russes d'alibi à tout faire pour ne rien lâcher sur aucun dossier international, Poutine s'est retrouvé démuni, sans diplomatie de rechange.

 

   Le premier voyage officiel de l'Américain à Moscou a confirmé ses craintes: contre toute vraisemblance, Obama n'a pas hésité à faire comme si Dmitri Medvedev était le vrai patron de la Russie et le vrai chef de sa diplomatie. Il a déclaré avoir vu en Medvedev un homme d'avenir, mais qui devait diriger son pays avec un Vladimir Poutine qui, lui, gardait "un pied dans le passé", retournant ainsi contre son inventeur, le piège de la "tandemocratie" (l'un parle, l'autre décide). Le dossier du nucléaire iranien a montré qu'Obama avait eu raison: à Moscou, il n'y a plus une, mais deux approches diplomatiques sur l'Iran.

 

   Ce bilan, tous les grands commis de l'état russe (il y en a, beaucoup) l'ont fait. Certains ne se cachent plus pour souhaiter que le prix du baril de pétrole ne remonte pas trop haut, trop vite: il permettrait à Poutine d'imposer à nouveau sa vision du monde et sa diplomatie. Le chemin, la direction imposée par Poutine leur parait être une impasse dangereuse pour le pays. Ils s'inquiètent de voir la Russie rater bientôt les nouvelles opportunités historiques qui se présentent, se mettre hors du jeu et se marginaliser pour longtemps.

 

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1/. Voir, sur ce blog: "Obamania et Putinophobia" (Février 2009)

 

 

Putvedev et Medvedin (1)

 

 "Lui, c'est lui, moi, c'est moi"

13.11.2009

 

   Parce que son nom - Medvedev - est dérivé du mot russe medved (Медведь) un ours,  depuis que Dmitri Medvedev a été élu à la présidence, les Russes se demandaient de quelle couleur était le poil de ce "Medved - ev" là ? Etait-il un ours blanc, animal sauvage et solitaire, ou un ours brun, réputé plus faible de caractère et facile à domestiquer.

 

   Jusqu'ici, le "medved Medvedev" leur paraissait plutôt brun: il n'avait pas plus de pouvoirs que la Reine d'Angleterre, qui règne sans gouverner. Le patron de la Russie, c'était toujours Poutine.

 

   Mais l'été dernier, le poil de l'ours brun du Kremlin a blanchi d'un coup, depuis qu'il a posté sur l'internet russe (1) un article fracassant, "Russie en avant !" ("Россия вперëд!"). Une première: un président russe en exercice y établit sur son pays et sur son peuple un diagnostic accablant: il dépeint une Russie "arriérée", où l'alcoolisme fait des ravages chez les adultes, la drogue chez les adolescents, la corruption chez les dirigeants.

 

   L'article se fait réquisitoire quand Medvedev fait le bilan de dix dernières années: la crise économique mondiale, écrit-il, a révélé les "faiblesses" et "l'inefficacité" de l'économie russe, sa "dépendance honteuse" aux exportations de gaz, de pétrole et de matières premières, une industrie qui n'a" jamais réussi à être compétitive", une corruption devenue systémique, à tous les étages de l'appareil d'état, un déclin démographique qui s'accélère, une gestion politique "néo-soviétique", pour qui la "préservation de la vie humaine n'est évidemment pas une priorité", une société russe qui ne connait que "la coercition, l'intimidation et la confrontation".

 

   "Nous n'avons pas fait tout ce qu'il fallait pendant ces dernières années", conclut Medvedev. Au-delà du "nous" de fausse politesse, qui était au pouvoir ces dernières années, et, qui, donc, n'a pas fait ce qu'il fallait ? Vladimir Poutine.

 

   Quelques jours auparavant, répondant à une question sur une possible future rivalité entre Medvedev et lui, Poutine avait répondu: "Nous sommes du même sang". Des jumeaux politiques, en quelque sorte: blanc bonnet et bonnet blanc, Poutine et Medvedev, "Putvedev et Medvedin". Manifestement, ce n'est plus le cas.

 

   Pour bien marquer sa nouvelle différence, chaque jour qui suit la publication de son brûlot, Medvedev s'attaque à une nouvelle cible: les ventes d'alcool, qu'il réglemente, une agence gouvernementale inutile, qu'il supprime (ce qui met quelques protégés de Poutine au chômage), les grandes corporations d'état qui, dit-il, "doivent changer ou disparaître" (elles sont tenues par les hommes de confiance de Poutine), les dix ministres de la garde rapprochée de Poutine qui se sont attribués des présidences de fédérations sportives, qu'il met en demeure de démissionner sur le champ: "le sport n'a rien à faire avec la politique", déclare Medvedev, qui, les jours suivants, dénonce, en vrac, aussi bien la mauvaise qualité des armements russes que les tentatives récurrentes de réhabilitation de Staline.

 

   Medvedev renouvelle son équipe de conseillers, qui s'en donnent à cœur joie: l'une, Ella Pamfilova, dénonce les agissements des jeunesses poutiniennes, les "Nashi", un autre, Igor Yourgens, affirme qu'aucune modernisation du pays ne sera possible tant que des officiers de l'ex-KGB reconvertis en hommes politiques resteront aux commandes, et va jusqu'à suggérer qu'en s'accrochant au pouvoir, Vladimir Poutine risque de devenir un nouveau Brejnev, et la Russie de replonger dans de nouvelles années de "stagnation".

 

   Medvedev s'attaque directement à l'homme le plus proche de Poutine, le vice-premier ministre Igor Setchin, en imposant à une justice asservie au pouvoir, l'annulation du mandat d'arrêt que Setchin avait fait lancer contre Mikhaïl Goutseriev, le patron de la toute dernière société pétrolière russe encore privée (Roussneft, à ne pas confondre avec Rosneft, société contrôlée par l'état, dont Setchin en personne est le président). Medvedev marque ainsi son rejet d'une des méthodes préférées du clan Poutine, qui consiste à jeter en prison, sous de fausses accusations, les patrons des sociétés qu'on convoite, pour les acquérir à moindre frais: "l'OPA à la russe", déjà utilisée contre Mikhaïl Khodorkovski et sa firme Ioukos.

 

   Enfin, Dmitri Medvedev avait promis que serait menée à son terme l'enquête sur les assassinats, le 19 janvier dernier, de l'avocat défenseur de droits de l'homme, Stanislav Markelov, 34 ans, et de la très jeune journaliste de Novaïa Gazeta, Anastassia Babourova, 25 ans. Cet automne, c'est chose faite, les meurtriers ont été arrêtés, et Medvedev fait savoir qu'il a suivi l'affaire de très près. Des assassins d'avocats ou de journalistes arrêtés, c'est une première depuis longtemps en Russie.

 

   Bien sûr, les conséquences de cette soudaine "hyperactivité" de Medvedev sur la "tandemocratie" en place restent pour l'essentiel encore invisibles. Mais certains effets se voient déjà, chaque soir, dans les journaux des télévisions contrôlées par l'état: parce qu'elles sont condamnées à relayer à la fois les messages de Medvedev et ceux de Poutine, elles ne savent plus désormais à quel saint se vouer, ni à quel chef se dévouer. Et elles ne parviennent pas à cacher leur désarroi: comment satisfaire l'un sans offenser l'autre ?

 

   Ce désarroi pourrait bien gagner l'un après l'autre les rouages de l'appareil d'état. A qui dois-je obéir ? C'est la question qui terrorise et qui paralyse tous les hauts fonctionnaires et "bureaucrates" du pays. Même si le blason russe porte un aigle à deux têtes (qui regardent dans deux directions opposées), pour eux, la Russie ne peut avoir qu'un seul Tsar, à la fois.

 

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1/. Sur le site d'information: <gazeta.ru>. Le texte peut aussi être consulté sur le site officiel de la présidence russe: <president.kremlin.ru>, en russe et en anglais.

 

  

 

Stasi, Bassidji, même combat !

05.11.2009

 

 

 

   Une foule d'opposants qui crient "Obama, Obama" dans les rues de Téhéran: un défi impensable aux Ayatollah, et pourtant c'est arrivé ce 4 novembre 2009.

 

   En ce jour, qui était aussi le premier anniversaire de la présidence d'Obama, des Iraniens avaient décidé de saisir l'opportunité historique proposée par la main tendue du président américain, pendant que d'autres Iraniens, dans d'autres rues, brûlaient le drapeau américain, pour célébrer l'assaut de l'ambassade des Etats-Unis, il y a trente ans.

 

   Cela rappelle une manifestation d'il y a vingt ans, un autre 4 novembre, celui de 1989, en Allemagne de l'Est: pour marquer leur refus du régime communiste stalinien de RDA, un million de personnes en appelaient à Gorbatchev, en scandant "Gorby, Gorby" sur l'Alexander Platz, au centre d'une ville coupée en deux - pour cinq jours encore -  par le mur de Berlin.

 

   On doit le redire, 2009 n'est pas 1989, et l'Iran n'est pas l'Allemagne de l'Est. Mais à Téhéran comme à Berlin, la même revendication de liberté. La même réaction aussi des régimes en place, de leur police et de leurs milices: Stasi-Bassidji, Ahmadinejad-Honecker, même combat.

 

 

 

La "dissuasion" de la main tendue ?

16/10/2009

 

   C'est pour sa "diplomatie de la main tendue" que le prix Nobel de la paix a été attribué à Barak Obama. Le comité Nobel veut y croire, alors que les adversaires du "jeune" Obama le taxent volontiers de "naïveté" et de "faiblesse". Naïveté, faiblesse ? Il a fait la démonstration du contraire avec la mise en scène, au G20 de Pittsburg, de la révélation du deuxième site d'enrichissement d'uranium à Qom, en Iran.

 

   Barak Obama en connaissait l'existence depuis neuf mois, et il avait demandé le secret. Ainsi, il pouvait tendre la main droite aux Iraniens, puisqu'il avait gardé un colt chargé à la ceinture (et qu'il est gaucher). Obama, l'anti cow-boy, l'homme qui ne voulait pas dégainer, n'a tiré qu'une fois. Touchés, les Iraniens, pris en flagrant délit de dissimulation et de mensonge. Touchés, les Russes, alliés des Iraniens: ils ne savaient rien, et Obama s'était bien gardé de les mettre au courant. Humiliation publique, en plein G20, du président russe Medvedev, qui constate que la nouvelle ère de confiance entre Moscou et Washington est limitée. Une seule balle, deux blessés.

 

   Le président américain avait su attendre son heure. Comme dans les westerns, il a su dégainer au bon moment, ni trop tôt, ni trop tard. Obama a le sens du timing diplomatique, et aussi du contre-pied, comme il l'a démontré avec l'abandon sans conditions du bouclier anti-missile, qui a laissé les Russes désorientés: c'était leur alibi permanent pour ne jamais rien lâcher sur les dossiers chauds de la planète. Barak Obama tend la main, mais n'oublie pas que les rapports de force sont la base des relations entre états.

 

   Obama lui-même l'a dit: ce Nobel de la paix arrive trop tôt, trop vite. Il a le sentiment de ne pas le mériter, alors qu'il doit gérer les deux guerres dont il a hérité, et que beaucoup de ses initiatives diplomatiques sont en panne: dossier israélo-palestinien, fermeture de Guantanamo, retrait d'Irak, nouvelle stratégie en Afghanistan. Du pain béni pour ses adversaires: il fait de beaux discours, mais il obtient peu de résultats.

 

   Pourtant, en deux ou trois discours, Obama a déjà marqué son époque. Quel a été l'impact du discours du Caire ("l'Amérique n'est pas l'ennemie de l'Islam") sur la rue iranienne, qui rêve de réconcilier Islam et liberté. Quel en sera l'impact, dans les années qui viennent, sur les jeunes - et les femmes - du monde arabe ?

 

   A Prague, en avril dernier, le président américain avait lancé un appel pour un monde sans armes nucléaires. Six mois plus tard, une résolution du Conseil de sécurité des Nations Unies, votée à l'unanimité, a repris cet appel. Désormais, l'objectif affiché n'est plus la réduction des armes nucléaires, mais leur suppression.

 

   Un vœu pieux ? Pour beaucoup, oui. Mais qui avait prévu, le 8 décembre 1987, quand Gorbatchev et Reagan signaient le premier traité de désarmement de l'histoire, que la dynamique historique initiée ce jour-là provoquerait la disparition de l'Union soviétique et la fin de la guerre froide, en décembre 1991, quatre ans plus tard seulement ?

 

   Aujourd'hui, Obama incarne un nouvel espoir. Il a de l'audace. Il a déjà montré qu'il savait forcer le destin. Dans quatre ans, peut-être parlera-t-on non plus de "diplomatie de la main tendue", mais de "dissuasion de la main tendue".

 

 

Mascarade à Moscou

13/10.2009

 

 

   Iouri Loujkov a réussi à se faire réélire maire de Moscou, mais ça n'a pas été sans mal. Avant le scrutin, les sondages montraient, qu'après 17 ans de règne sur la capitale russe, Loujkov ne parvenait pas à dépasser 36% des voix. Il a donc fallu trouver quelques artifices "légaux" pour empêcher tout candidat d'opposition sérieux de se présenter.

 

   Refus d'enregistrement des candidats qui dérangent, bourrage systématique des urnes, intimidation des électeurs, trucage des résultats, l'éventail complet de ce qu'en Russie on appelle par euphémisme "les ressources administratives", a été déployé. Avec succès: le parti au pouvoir a remporté 80% des sièges.

 

   Il en a été de même dans 75 autres régions et républiques (1) où se tenaient des élections régionales. Seuls ont été autorisés à présenter des candidats les communistes du KPRF et les petits partis libéraux Iabloko et Pravoe Delo. Ainsi, hors des derniers fiefs communistes, ces élections ont renoué - de facto - avec la tradition soviétique de la candidature unique.

 

   Petite touche d'humour dans cette grisaille: une machine à voter toute neuve "Made in Russia" a refusé trois fois de suite d'avaler le bulletin du président Dmitri Medvedev, qui, en août dernier, avait promis "de mettre fin au quasi-monopole de Russie Unie", le parti de Poutine, et avait affirmé "qu'une nouvelle ère démocratique allait s'ouvrir".

 

   Malgré la crise, 7 Russes sur 10 pensent toujours que Vladimir Poutine est le meilleur dirigeant possible ( on verra ce qu'il en sera dans quelques mois, après le "tsunami" de licenciements massifs qui s'annonce cet hiver ), mais 3 russes sur 100 seulement pensent que les élections sont honnêtes en Russie.

 

 

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1/. La Fédération de Russie compte 83 régions, républiques fédérées et régions autonomes. Compte tenu de leur importance démographique, les villes de Moscou et de Saint Petersbourg ont été érigées administrativement en régions, avec un éxécutif, un parlement ( la douma municipale ) et un budget ( 40 milliards de dollars pour  la ville de Moscou ) distincts et indépendants de ceux de la région de Moscou et de la région de Leningrad.

 

 

 

Arménie-Turquie: "Agos", le sillon (1)

12/10/2009

 

 

   Bien sûr, ce n'est que l'esquisse de l'esquisse d'une future normalisation entre la Turquie et l'Arménie. Et le protocole a bien failli ne pas être signé in extremis, samedi dernier, à Zurich, tant les blessures restent béantes entre les deux pays et les deux peuples.

 

   Mais le geste est là: deux présidents, Sarkissian l'arménien et Gül le turc ont décidé de se tendre la main et d'en finir avec presqu'un siècle d'hostilité, contre la volonté de leurs peuples respectifs, qui ne sont pas prêts à une réconciliation.

 

   Abdullah Gül et Serge Sarkissian l'ont fait malgré ce qui sépare leurs peuples, un "génocide", des "territoires occupés" au Nagorny-Karabakh (2) : je mets des guillemets (3) parce que ces deux mots sont précisément au cœur des négociations qui vont s'ouvrir. Malgré les risques personnels aussi, chacun des deux ayant ses extrémistes prêts à tout.

 

   Deux chefs d'états donc qui ont décidé de faire l'Histoire, au lieu de la subir. (4)

 

   Ils font preuve d'un courage qui manque aujourd'hui aux dirigeants du Proche-Orient, Israëliens et Palestiniens. Il est vrai que les deux derniers hommes d'état qui ont eu le courage de faire avancer la paix, Anouar el Sadate et Itzhak Rabin l'ont payé de leur vie.

 

 

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1/. "Agos" - le sillon - est le titre du journal de Hrant Dink, journaliste et écrivain turco-arménien, assassiné à Istanbul, en janvier 2007, par un adolescent fanatique de 17 ans.

 

2/. Le Nagorny-Karabakh est une province d'Azerbaïdjan ( pays turcophone ) peuplée majoritairement d'Arméniens et annexée par l'Arménie après l'effondrement de l'Union soviétique, au terme d'une guerre qui a fait près de 30.000 morts. La Turquie refuse de qualifier de génocide le massacre des Arméniens ordonné par le triumvirat jeune-turc entre 1915 et 1917.

 

3/. Hrant Dink disait qu'on ne doit pas mettre des guillemets quand on écrit sur les souffrances des peuples.

 

4/. Bien sûr, la volonté turque d'entrer dans l'Union européenne et les futures routes du gaz et du pétrole de la Caspienne sont de puissants moteurs.

 

 

 

Numbers

 
24/.07.2009
 
 
   1.841 jours, depuis que Paul Klebnikov, rédacteur en chef du magazine Forbes-Russie a été assassiné à Moscou. La justice russe n'a toujours pas trouvé le tueur à gages ni le commanditaire.
 
   1.021 jours, depuis qu'Anna Politkovskaïa a été assassiné à Moscou. La justice russe n'a toujours pas trouvé le tueur à gages ni le commanditaire.
 
   974 jours, depuis que l'ancien colonel du FSB Alexandre Litvinenko a été assassiné à Londres au polonium 210. La justice russe n'a toujours pas trouvé le tueur à gages ni le commanditaire. La justice britannique, elle, pense savoir qui est le tueur, mais la justice russe refuse de le lui livrer.
 
   2.213 jours, depuis que Youri Chtekotchkine, journaliste et député de la Douma a été assassiné par empoisonnement. La justice russe a attendu quatre ans pour ouvrir une enquête, qui, à ce jour, n'a pas permis de trouver le tueur ni le commanditaire.
 
   443 jours, depuis que Dmitri Medvedev s'est engagé, dans son discours d'investiture à la présidence, à combattre le "nihilisme juridique" qui règne en Russie.
 
 
   A la mémoire de Natalia Estemirova.
 
 
 

Le "N'ayez pas peur" de Barak Obama

 
08/07/2009
 
   Le petit déjeuner entre Poutine et Obama: glacial ! C'était leur première entrevue. Les entretiens entre les deux hommes: "très francs", "très directs". En langage diplomatique cela veut dire: pendant plus de deux heures, le dialogue a été plus que tendu. Poutine n'a pas apprécié qu'Obama touche à son image - aucun chef d'état occidental n'avait jamais osé - en déclarant qu'il avait "un pied dans le passé".
 
   Mais ce n'était qu'un début: tout au long de la deuxième journée de son voyage à Moscou, à chaque étape, Barak Obama a critiqué la pensée, l'action et le système mis en place par Vladimir Poutine, sans le nommer une seule fois.
 
   En revanche, il n'a cessé de citer Dmitri Medvedev - dix fois dans son discours à la Nouvelle école d'économie de Moscou - où il a, d'entrée, rendu un hommage inattendu et appuyé à Mikhaïl Gorbatchev, l'homme de la fin de la guerre froide et du premier traité de désarmement de l'histoire. Une façon de suggérer qu'il fallait reprendre le cours de l'histoire de la détente Est-Ouest là où le prix Nobel de la paix Gorbatchev avait dû la laisser, et de considérer les dix années du règne de Poutine comme une parenthèse à refermer au plus vite.
 
   Protocole de la visite officielle oblige, le discours du président américain était retransmis en direct à la télévision russe. Barak Obama n'a pas raté l'opportunité.
 
   Aux mots de Vladimir Poutine (nationalisme exacerbé, xénophobie fortement teintée de racisme, anti-américanisme et anti-occidentalisme, dénonciation permanente de complots contre la "Grande Russie"), et aux maux du système Poutine (un clan d'officiers de second rang de l'ex-KGB au pouvoir, prêts à tout pour arriver à leurs fins - guerre de Géorgie, guerres du gaz - tous nostalgiques de l'ex-URSS et de la puissance perdue, la "démocratie dirigée", l'arbitraire qui se cache sous le masque de la "dictature de la loi", la corruption de l'appareil d'état, un parti quasi-unique composés quasi-exclusivement de bureaucrates - le parti des corrompus - une justice asservie aux intérêts des puissants, une presse, une télévision et une opposition muselés), Barak Obama a opposé quelques évidences.
 
   Sur la lecture du passé d'abord: contrairement à ce que martèle la propagande russe (celle de Poutine), ce n'est pas l'Amérique qui a renversé l'ancien système communiste et fait éclater l'ancien empire, ce sont les peuples de l'ex-Union soviétique.
 
   Sur le présent ensuite: si la conception et la pratique du pouvoir (celles de Poutine) restent enracinées dans le passé, ce pouvoir ne sera pas capable de faire face aux défis d'aujourd'hui, défis qu'aucun pays désormais ne peut relever seul, au siècle de l'intégrisme religieux, du terrorisme mondial, du réchauffement climatique, de la crise économique, de la mondialisation, de l'interdépendance et du partenariat global obligatoire.
 
   Sur l'avenir enfin: face à ces défis, une Amérique forte a besoin d'une Russie forte, pacifique et prospère; respectueuse des lois, de la liberté et de la démocratie, des valeurs universelles et de la souveraineté des autres pays. Barak Obama a terminé sa démonstration en lançant aux Russes qui l'écoutaient: "You get to decide what comes next", c'est à vous de décider quel sera votre avenir.
 
   "You get to decide" , une nouvelle déclinaison de son célèbre "Yes, we can", et, toutes proportions gardées (car nous ne sommes plus au temps de la guerre froide avec la Russie de Poutine, mais dans une "paix froide"), la version Obama du célèbre "N'ayez pas peur" lancé en octobre 1978 par Jean-Paul II, le pape polonais, à l'adresse des peuples d'Europe de l'Est et d'Europe centrale, qui vivaient sous la dictature communiste, coupés du reste du monde par le rideau de fer.
 
   A l'époque, peu de gens en avaient mesuré l'impact. Pourtant, un an et demi plus tard naissait, dans la Pologne natale du Pape, le mouvement Solidarnosc. Onze ans plus tard, le rideau de fer et le mur de Berlin tombaient.
 
   Jean-Paul II, lui, connaissait la puissance des mots et la force des idées. Obama, apparemment, aussi. Jean-Paul II croyait fermement qu'une volonté forte et partagée pouvait changer le cours de l'histoire. Manifestement, Obama aussi. "Quand je suis né, a-t-il conclu, la ségrégation était encore la loi dans certains Etats américains, et le Kenya de mon père africain était encore une colonie… Et aujourd'hui, je vous parle en tant que Président des Etats-Unis".
 
 
 

Paix froide

 
06/07/2009
 
  Contrairement à ce qu'affirmait George W. Bush, qui croyait pouvoir lire au fond des yeux, Vladimir Poutine n'est pas un homme à qui on peut faire confiance.
 
   Barak Obama le sait et le dit: "Vladimir Poutine, a-t-il déclaré, a un pied dans la vieille manière de conduire les affaires et un pied dans la nouvelle." Traduction en termes moins diplomatiques: Poutine est un homme du passé, sa vision du monde est dépassée et ses méthodes le sont aussi.
 
   Barak Obama n'est pas naïf. Il sait que Poutine décide toujours de tout en Russie et que Medvedev, dont il fait l'éloge, n'a de président que le titre. Il sait aussi que ce qu'il va négocier pendant de longues heures avec Medvedev pourra être - et sera - réinterprété par Poutine. Ce piège a déjà fonctionné et Nicolas Sarkozy en a été la victime: l'accord qu'il avait passé avec Medvedev, en septembre dernier, pour mettre fin aux combats en Géorgie, n'a toujours pas été appliqué dans son entier.
 
   Avec ces "amabilités" à l'adresse de Poutine, Obama ne cherche pas à "diviser le tandem" au pouvoir en Russie, comme pense pouvoir l'écrire le journal populaire russe Moskovski Komsommolets. Pour ne pas être la prochaine victime de ce dialogue par personne interposée ni du double-jeu diplomatique russe, le président américain désigne clairement l'obstacle: le problème n'est pas la Russie, le problème, c'est Poutine. Et rien ne sert de se déclarer son "ami", comme l'ont fait nombre de chefs d'état européens, sans en avoir jamais reçu aucun bénéfice.
 
   Entrée en matière franche et carrée, donc, côté américain. Il est vrai que, pour Obama, avant même d'arriver à Moscou, l'essentiel était acquis: la réduction des armes nucléaires, la Russie en a plus besoin que les Etats-Unis, car elle n'a pas les moyens d'entretenir l'arsenal actuel de 6.000 bombes nucléaires. L'accord sur le transit par la Russie des armes et munitions nécessaires aux troupes américaines en Afghanistan, la Russie est condamnée à l'accepter: si les Etats-Unis perdaient la guerre face aux Taliban, l'Asie centrale et la Russie seraient les prochaines cibles prioritaires des intégristes islamiques, qui y ont déjà des "succursales", en Ouzbékistan, en Kirghizie, au Tadjikistan, ou dans la Fédération de Russie elle-même, dans le Nord du Caucase.
 
   Reste trois dossiers chauds: la Géorgie, où, côté russe, tout est prêt pour une deuxième guerre: les manœuvres "Caucase 09" ont permis aux généraux de Poutine de masser quelques 8.500 hommes et plus de 250 blindés à la frontière. Il ne manque plus qu'un prétexte, c'est-à-dire une provocation: pour cela, les Russes disposent sur place des miliciens ossètes, ces nouveaux "bassidjis" du Kremlin. La période de tous les dangers commencera dès que le G8 de l'Aquila, en Italie, sera terminé.
 
  La future "troisième composante" du bouclier anti-missile américain (Pologne et République tchèque, après Californie et Alaska). Pour Poutine, cette question est liée à celle du désarmement. Pour Obama, elle est liée à l'Iran: si la République islamique est stoppée dans sa course à l'arme nucléaire, la raison d'être du bouclier disparaît. Selon Washington, il revient à la Russie de changer sa politique et de peser de toute son influence sur l'Iran, bref, de choisir clairement son camp.
 
   Reste à savoir si Moscou aurait une influence réelle sur les Iraniens. Reste aussi une évidence: si, un jour, Téhéran revenait dans le concert des nations, l'Iran serait, en Europe, le conçurent N°1 de la Russie sur ce qui est l'essentiel pour Poutine: le gaz.
 
   Sur les autres dossiers, quels que soient les résultats qui seront affichés à l'issue de la visite en Russie du président américain, tout oppose Obama et Poutine: l'un pratique la politique de la main tendue, l'autre garde le poing fermé. Au-delà de cette image facile, Obama a des objectifs, Poutine des obsessions: retrouver son statut de deuxième puissance mondiale (statut perdu pour toujours: demain, la deuxième puissance mondiale sera la Chine), volonté de rétablir sa mainmise sur les anciennes républiques soviétiques et de les vassaliser, mentalité de forteresse assiégée et recherche permanente d'ennemis, paranoïa vis-à-vis de l'OTAN, mais aussi de l'Union européenne, qui porte en elle des valeurs "mortelles" pour le "système Poutine" (respect des droits de l'homme, de la loi, du droit des citoyens, indépendance de la justice, lutte contre la corruption, etc.).
 
   Une perception archaïque et une démarche défensive face à une diplomatie dynamique, celle de Barak Obama.
 
 

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