11/02/2010
« Le monde est dangereux à vivre.
Pas à cause de ceux qui font le mal,
mais à cause de ceux qui regardent
et laissent faire » (Albert Einstein)
Oumida Akhmedova: elle est ouzbèke, elle vit à Tachkent, elle a 54 ans, elle est photographe et cinéaste. Une artiste admirée, reconnue et respectée dans son pays et en Asie centrale. Une artiste solitaire aussi, qui parle peu – elle considère que ses photos parlent pour elle, et mieux qu’elle – qui s’est toujours tenue à l’écart de la politique et qui fréquente le moins possible les élites locales. Le régime du dictateur ouzbek Islam Karimov, qui n’a jamais hésité à réprimer dans le sang toute tentative de contestation, a décidé de la poursuivre en justice pour « calomnies et insultes » envers son pays.
Grâce à une aide financière de l’ambassade de Suisse à Tachkent, elle venait de publier, dans un album intitulé « les femmes et les hommes, de l’aube au coucher », une série d’un peu plus de cent photos, consacrées à la vie quotidienne des gens de son pays. Un « comité d’experts », nommé par le pouvoir, a jugé que les photos de Madame Akhmedova – je cite mot à mot – « n’étaient pas conformes aux normes esthétiques » et « portaient atteinte aux valeurs spirituelles de l’Ouzbékistan ». Oumida Akhmedova est désemparée. « Je me sens mal, a-t-elle dit à l’ouverture de son procès, je ne comprends pas qu’une artiste se retrouve dans un tribunal sur le banc des criminels« .
Son crime ? Avoir montré, au travers de ses tableaux de vie quotidienne de simples gens, la pauvreté extrême dans laquelle la dictature ouzbèke les condamne à vivre. Et comme la photographe a du talent, certaines de ses photos sont des réquisitoires. Le dictateur n’a pas supporté l’image que son album renvoyait de son pays. Face au tribunal qui a reçu l’ordre de la condamner, Madame Akhmedova est seule: ni ses photos ni ses films n’ont jamais été montrés en Occident, où elle reste une inconnue. Seules la soutiennent quelques organisations de défense des droits de l’homme.
En Asie centrale comme en Russie, la « diplomatie silencieuse » de l’Occident, Europe et Etats-Unis, n’évoque presque plus jamais la défense des droits de l’homme, et on cherche encore un représentant officiel du monde civilisé qui ait protesté et cherché à défendre Oumida Akhmedova. Comme prévu, elle a été reconnue coupable de calomnie et d’insultes au peuple ouzbek, mais amnistiée aussitôt. Elle est libre, mais chacun sait aujourd’hui que désormais, en Ouzbékistan, montrer une réalité qui dérange (1) est un délit, passible de prison ferme.
Lioudmila Alexéïeva: elle est russe, elle vit à Moscou, elle a 82 ans, elle doit mesurer autour d’un mètre 50 et elle doit peser un peu plus de 42 kilos. Le 31 décembre dernier, cette vielle dame au physique assurément menaçant manifestait sur la place « Triomphalnaïa », à deux pas du Kremlin, déguisée en « Snegourotchka » ( la fille des neiges ) qui, dans le folklore russe, aide l’équivalent du Père Noël, « Died Moroz »( le grand père gel ) à distribuer les jouets et les cadeaux aux enfants. Cette dangereuse « terroriste » a été brutalement arrêtée par trois armoires à glace des « OMON », la police anti-émeute russe, et elle a passé une partie du réveillon de la dernière Saint Sylvestre dans une cellule du commissariat Tsverkoï, au centre de Moscou.
Son crime ? Avoir manifesté sans autorisation – elles sont toujours refusées – comme chaque fois qu’un mois de l’année compte 31 jours, pour réclamer le respect de l’article 31 de la constitution russe, qui garanti le droit de manifester ( ce que l’opposition russe, tous partis confondus, appelle « la stratégie 31″ ). A chaque fois, les manifestants ne sont guère plus d’une centaine, car il faut du courage pour manifester en Russie. A chaque fois, ils ont tous arrêtés, sauf… Lioudmila Alexéïeva.
Car cette toute petite femme est une très grande dame, une légende vivante, la plus ancienne dissidente au monde: elle préside toujours le Groupe Helsinki, qu’elle a fondé en 1976, sous Brejnev. Elle est entrée en dissidence à 19 ans, sous Staline, en récitant en public des poèmes interdits. Hier, sous les Soviets, elle avait été arrêtée plusieurs fois, emprisonnée, bannie de l’Union soviétique et condamnée à l’exil. Elle avait 63 ans quand elle a été autorisée à rentrer dans son pays, en 1990.
Aujourd’hui, elle reste aussi dangereuse pour le régime de Poutine et Medvedev: ils n’ont pas oublié qu’au 20e siècle, la dissidence a fait tomber le mur de Berlin, le rideau de fer, le système communiste, l’empire soviétique, et qu’elle a largement contribué à redessiner la carte de l’Europe, comme le souligne le philosophe français André Glucksmann. Pour les dissidents d’aujourd’hui, la Russie de Poutine est encore plus dangereuse que l’ancienne Union soviétique: « A l’époque, explique Madame Alexéïeva, il y avait des règles, idiotes certes, mais il y avait des règles. Aujourd’hui, il y a des tueurs à gages« .
Pourquoi a-t-on arrêtée Madame Alexéïeva cette fois-ci ? L’explication est révélatrice de la vie de caserne chez les OMON: en Russie, la fête la plus importante de l’année, celle qu’on ne veut rater à aucun prix, c’est le réveillon du 31 décembre. Tous les officiers intelligents (ceux qui possèdent aussi un minimum de sens politique) s’étaient évidemment débrouillés pour ne pas être de service cette nuit-là. Restait celui à qui, d’habitude, on évite de confier des missions délicates, un lieutenant-colonel qui a braillé: « Embarquez-la elle-aussi ».
Une bourde, qui met aussitôt en porte à faux le Kremlin: même si la « diplomatie silencieuse » des Occidentaux réagit de plus en plus mollement aux atteintes à la démocratie en Russie, et proteste de façon convenue et sans effet contre les assassinats de défenseurs des droits de l’homme, de journalistes et d’avocats qui les défendent, la Russie de Poutine veille à ne pas dépasser certaines limites, qui obligerait l’Occident à réagir vraiment. Comme Madame Alexéïeva venait de recevoir du parlement européen le prix Sakharov pour la défense des valeurs démocratiques, une ligne rouge venait d’être franchie et les protestations sont aussitôt montées de partout. Le Kremlin a donc ordonné le soir même la libération immédiate de Madame Alexéïeva, qui a exigé – et obtenu – que les cinquante personnes arrêtées avec elle soient libérées elles-aussi.
Aïmadi Kadyrova: elle est tchétchène, elle vit à Grozny, elle a 56 ans, et son destin est… particulier: veuve et mère de dictateurs. Son mari, Akhmad Kadyrov, un ancien chef rebelle s’était rallié aux Russes et avait « pacifié » la Tchétchénie. Le père déjà avait une réputation bien établie de cruauté, mais le fils, Ramzan, qui lui a succédé, l’a très vite surpassé. Aujourd’hui, avec la bénédiction de Vladimir Poutine, son protecteur, il dispose de véritables escadrons de la mort, les « Kadyrovtsi », qui tuent ceux qui « dérangent ».
Après l’assassinat, en juillet dernier, de Natalia Estemirova, membre éminente de « Mémorial », l’organisation de défense de la démocratie fondée par Andreï Sakharov, Ramzan Kadyrov avait lancé des poursuites judiciaires pour « calomnies », contre le directeur de « Mémorial », Oleg Orlov, des défenseurs des droits de l’homme, des dissidents, dont Lioudmila Alexéïeva, et des journalistes, parce qu’ils l’avaient tous accusé publiquement d’avoir ordonné cet assassinat.
Et soudain, alors qu’il a déjà obtenu gain de cause en première instance devant un tribunal moscovite, Kadyrov annonce qu’il retire toutes ses plaintes. « Ma mère Aïmadi, explique-t-il, m’a fermement demandé de me conformer aux traditions séculaires tchétchènes, qui commandent le respect absolu des aînés et des personnes âgées« .
Pauvre mère ! La voila embarquée malgré elle dans l’histoire pour « habiller » politiquement une retraite peu glorieuse: en effet, si Kadyrov était certain d’obtenir des tribunaux russes, qui sont aux ordres, les condamnations qu’il demandait, il était certain aussi de voir les condamnés faire appel devant la Cour de justice européenne de Strasbourg. Ce qui leur aurait permis de produire, en audience publique, devant un cour indépendante, les preuves qu’ils ont accumulées, au fil des années, sur la dictature de Kadyrov. Un déballage incontrôlable pour le dirigeant tchétchène, comme pour son protecteur Vladimir Poutine, qui, tous deux, font le pari que les « diplomaties silencieuses » occidentales se satisferont de cet « habillage ». Ce que sans aucun doute elles feront. Sans comprendre qu’en faisant semblant de tenir pour vraisemblable ce mensonge, elles accréditent au passage l’idée que Aïmadi Kadyrova – Madame Mère – a plus de pouvoir que toutes les chancelleries occidentales réunies.
1/. Pour voir les photos de Oumida Akhmedova: </www.fergana.info/details.php?image_id=1220>. Extraites de l’album « Les femmes et les hommes, de l’aube au coucher ». Pour voir son dernier film « Le poids de la virginité »: <video.google.com/videoplay?docid=7331823776116544493# >
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