Archives mensuelles : mars 2010

Mistral: avis de tempête sur l’Europe

01/03/2010

 

   Tous les clignotants sont au rouge, mais la France va vendre à la Russie un outil de « dissuasion » conventionnelle, le « Mistral » – un navire qui peut embarquer aussi bien des blindés que des hélicoptères d’attaque, les débarquer sur des côtes ennemies sans avoir besoin des infrastructures d’un port (1) - au moment où le Kremlin, dans son nouveau manuel doctrine militaire (2), fait de l’OTAN la principale menace, donc de l’Occident son principal ennemi, comme au temps de la guerre froide. Un Kremlin, qui, par ailleurs, ne respecte pas les textes qu’il a signés: la France est bien placée pour le savoir, elle qui s’est portée garante de l’armistice signés en 2008 entre la Russie et la Géorgie. Dans les provinces conquises d’Ossétie et d’Abkhazie, les troupes russes et leurs supplétifs locaux en bafouent les clauses tous les jours.

 

   Contre qui la Russie va-t-elle se servir du « Mistral »? La France semble se satisfaire de l’explication donnée par le président russe Medvedev: « Un navire comme le Mistral permettra à la Russie d’afficher sa présence sur l’océan mondial« . A près d’un demi-milliard d’euros l’unité, cela fait cher l’affichage, surtout en temps de paix, et sur un introuvable « océan mondial ». Le chef d’état-major de la marine russe, l’amiral Vladimir Vissotski (3), a été plus franc: « Ce navire aurait permis à notre flotte de la Mer Noire de faire en quarante minutes ce que nous avons fait en vingt six heures« . Il faisait allusion à la guerre de cinq jours contre la Géorgie, en août 2008: après vingt six heures de combats, la petite armée géorgienne, vaincue, était en déroute (4). L’amiral Vissotski dit ce que la France feint d’ignorer: la Russie n’a pas renoncé à contrôler la Géorgie et elle garde sur la table une option militaire. Après son demi-échec de 2008, elle cherche à acquérir le système d’armes qui lui permettra de réussir une offensive-éclair, et de mettre – « en quarante minutes » – les Etats-Unis, l’Europe et l’OTAN devant le fait accompli.

 

   Au moment où, à Moscou, Nicolas Sarkozy négociait dans l’urgence avec Dmitri Medvedev, l’état-major russe (5) était réuni pour répondre à la question: l’armée est-elle capable d’occuper la totalité du territoire géorgien ? La réponse a été « non ». La guerre de Géorgie a, en effet, dressé un long catalogue de déficiences et de disfonctionnements: communications défectueuses, matériels obsolètes, insurmontables problèmes de logistique, d’approvisionnement des chars et des blindés en carburants et armements. Un bilan accablant: la Russie n’avait pas de vraie capacité de projection. C’est, en fait, pourquoi elle a renoncé.

 

   Aujourd’hui, la Russie entend y remédier. D’une part, en transformant les provinces d’Ossétie et d’Abkhazie en bases militaires avancées en « territoire ennemi »: elle y entrepose des chars lourds et des blindés, des missiles, des stocks d’armes, de carburants et de matériels de rechange. D’autre part, en se donnant l’outil qui lui permettra d’ouvrir un troisième front, sur la côte géorgienne, pour prendre la petite république en étau. Cet outil, c’est le « Mistral ». Pour les dirigeants russes, la domination de l’ancien espace soviétique reste la priorité stratégique: c’est écrit noir sur blanc dans leur nouveau manuel de doctrine stratégique. Avant de lancer une deuxième attaque, les Russes attendent tout simplement que le coût diplomatique – le prix politique – d’une telle opération baisse: Vladimir Poutine parie sur l’affaiblissement du président américain Obama et sur un enlisement de l’OTAN en Afghanistan. Il parie aussi sur la mollesse prévisible de la diplomatie européenne, diplomatie que la France contribue à rendre encore plus illisible. Quant aux Géorgiens, aux Ukrainiens, et aux Baltes (même si – eux – sont aujourd’hui membres de l’OTAN), ils craignent de se voir à nouveau sacrifiés à une Russie nostalgique de l’empire soviétique, comme ils l’ont été plusieurs fois au siècle dernier, au nom de la « realpolitik ». Mais, aujourd’hui, au nom de quel réalisme politique ?

 

*********

 

1/.Sur le BPC (Bâtiment de projection et de commandement) Mistral:

http://bpcmistral.fr/index.php/2007/04/05/20-presentation-du-bpc-mistral  http://images.google.fr/images?hl=fr&source=hp&q=bpc+mistral&oq=&um=1&ie=UTF-8&ei=llSGS8e1EcyTjAefm_GjDw&sa=X&oi=image_result_group&ct=title&resnum=4&ved=0CBwQsAQwAw  http://www.meretmarine.com/article.cfm?id=1377 http://www.netmarine.net/bat/tcd/mistral/caracter.htm  http://periskop.livejournal.com/538154.html

 

2/.Dans son nouveau manuel de doctrine de défense, au plan international, la Russie place l’OTAN comme la principale menace stratégique. Au plan régional, la priorité stratégique russe, c’est la reconnaissance, par la communauté internationale, de zones « d’intérêts privilégiés » et d’un droit de regard sur la politique d’anciens pays satellites. Sur ce point, peut-on considérer que la Russie est différente de l’ex-Union soviétique, quand la volonté de ne laisser à d’anciens pays soviétiques qu’une « souveraineté limitée » est si clairement affichée à Moscou ?

 

3/. L’amiral Vladimir Sergueïevitch Vissotski n’a aucun lien de parenté avec le plus populaire des bardes russes contestataires du 20eme siècle, Vladimir Sémionovitch Vissotski, poète, auteur, compositeur, interprète, et l’un des plus grand acteur de son temps, au théâtre et au cinéma, mort en 1980. Sa tombe, au cimetière Vagankovskoïe, à Moscou, reste un lieu de pèlerinage. Lire le livre de son épouse, Marina Vlady: « Vladimir ou le Vol arrêté », Fayard, 1987. Pour son œuvre musicale:

http://musique.fnac.com/a464797/Vladimir-Vissotski-Le-vol-arrete-CD-album http://www.youtube.com/watch?v=EN56JEQXP0w&feature=related http://www.youtube.com/watch?v=z29y6xq_MeI&feature=related

 

4/. Chronologiquement, le 8 août 2008, c’est le président géorgien Mikhaïl Saakachvili qui a ordonné le premier tir sur l’Ossétie du Sud: il avait gravement surestimé les capacités de son armée, et pensé qu’il pouvait tenter une offensive surprise. Mais, dans les faits, il n’avait qu’un seul choix: attaquer, ou attendre d’être attaqué. Depuis plusieurs mois, la Géorgie subissait une escalade de provocations, et voyait la Russie positionner troupes, chars, blindés et missiles dans les deux provinces sécessionnistes d’Ossétie et d’Abkhazie, donc préparer une attaque. La commission d’enquête européenne n’a pas retenu cette chronologie. Pourtant, au moins une preuve de la préparation d’une attaque a été apportée par la Russie elle-même: les télévisions de Moscou ont montré ad libitum des images de chars détruits en Ossétie par les bombardements géorgiens. Que faisaient en Ossétie ces chars russes ? Avant la guerre d’août 2008, les seules troupes russes officiellement autorisées à stationner en Ossétie, comme en Abkhazie, étaient des « soldats de maintien de la paix », sous un mandat international qui ne leur permettait de disposer que d’armements défensifs, Les chars sont des armements offensifs, ils n’étaient pas autorisés.

 

5/. Conférence de Pavel Felgengauer, spécialiste russe des questions de défense, à Paris, le 12 février dernier.

 

Voir aussi les articles du philosophe André Glucksmann: « Ventes d’armes: la France envoie un signal désastreux à Vladimir Poutine » (Le Monde du 26 novembre 2009), et de l’historienne Françoise Thom: « La France doit-elle armer la Russie ? » (Le Monde du 6 octobre 2009).

Did you like this? Share it: