Archives quotidiennes : 11 octobre 2007

Trop vieux pour être soignés ?

C’est une chose d’une impudeur terrible que je suis en train de faire, mais après tout, les blogs sont un peu faits pour cela. Je vais vous raconter ma vie depuis ces dernières vingt-quatre heures.

Pour les médecins, la maladie et la soffrance restent longtempsgtemps des notions théoriques même s’ils font preuve de compassion et d’empathie pour leurs patients.
Puis un jour, ils découvrent la maladie ou la douleur pour eux-mêmes et ils essaient de gérer au mieux leur état de malade » spécial »

Mais l’expérience la plus difficile et qui permet de mieux comprendre ce que peuvent vivre ceux qu’on soigne, c’est quand un de vos proches est atteint à son tour et qu’il est âgé.
Là, le médecin commence à mesurer combien une certaine dimension comptable et administrative de la médecine est en train de gangréner le système.

Le 9 octobre c’était l’anniversaire de ma mère, une femme tonique et autonome de 85 ans. Vers 23 heures, alors qu’elle avait décidé d’aller se coucher, elle a sombré pendant une minute environ dans une sorte de torpeur. Ce que j’ai pris pendant une seconde pour un ronflement comme elle en a quand elle s’endort devant la télé était en fait tout autre chose comme me l’a vite montré sa bouche déformée et son impossibilité de parler.

Elle pouvait juste me serrer dans ses bras, muette, le regard humide. Elle savait que quelque chose de grave était arrivé.. Elle venait de faire un accident vasculaire cérébral, une « attaque » comme on dit plus couramment.

Pour l’instant, elle n’a pas d’hémiplégie, elle est consciente mais souffre d’aphasie, c’est-à-dire qu’elle ne parle quasiment pas, souffre d’un « manque du mot », ne pouvant pas désigner un objet par son nom, ni même dire comment je me prénomme.

Il faudra encore huit jours pour connaître étendue des dégâts et savoir si une rééducation est envisageable.
Et c’est là que je veux en venir, vous demandant votre indulgence pour ce long préambule.
Il y a non loin de son lieu de résidence un centre spécialisé dans la rééducation des accidents neurologiques, avec des médecins et des équipes excellentes.
Certains d’entre eux furent mes condisciples et j’ai appelé l’un d’entre eux pour lui demander ce qu’on pourrait faire éventuellement pour ma mère.
Cet homme, passionné par son métier et qui a notamment développé une rééducation par la pratique de l’éducation pour certains handicapés, m’a conseillé, bien sûr, mais il m’a dit aussi son malaise et sa lassitude.
On lui demande, en effet, de mettre une limite d’âge arbitraire au dessus de laquelle on lui demande de refuser de prendre en charge les patients pour des hospitalisations même courtes.
Arbitraire, car cette limite ne tient nullement compte de l’état physique des patients, ni de leur intellect et de leur degré d’autonomie.
Non, quelque part, un administrateur a décidé qu’il y a un âge limite à la rentabilité et qu’une fois cette limite franchie, cela n’a plus d’intérêt pour la collectivité de donner à des personnes les moyens de récupérer tout ou partie de leurs moyens et de leur dignité.

Et ce n’est pas la première fois qu’on me cite de tels exemples. J’ai même rencontré un chirurgien exerçant dans une station balnéaire qui ne daigne plus prodiguer certains soins aux gens ayant dépassé cinquante ans. Tant pis si leur fracture est moins bien traitée, puisqu’ils ont dépassé la limite !

Il est évident que concerné directement par ces situations, je réagis d’autant plus violemment.
Mais, de façon plus générale, j’ai déjà pu constater combien les inégalités se creusent et deviennent intolérables quand elles touchent les plus âgés et les plus fragiles d’entre nous. Il y a de longues années, un très grand médecin, octogénaire, avait eu une attaque cérébrale.
Je l’avais revu quelques mois plus tard et il fallait l’œil exercé du médecin pour noter quelques rares séquelles. Il m’avait expliqué qu’il avait bénéficié d’une magnifique prise en charge par des kinésithérapeutes, des ergonomes et des orthophonistes.
Mais pour un tel exemple, combien de personnes ont eu une réelle perte de chances de recouvrer une vie à peu près normale parce qu’on n’a pas pu leur proposer une telle prise en charge. Pas assez de lits de suite dans des centres équipés, pas assez de paramédicaux formés à cette prise en charge.
On arrive à ce paradoxe d’une population qui vieillit et qui fait s’esbaudir notre société heureuse de voir tant de centenaires et, dans le même temps, dans le calme aseptisé de certains bureaux, des personnes très intelligentes définissent des critères de vie et de mort sociale basés sur la simple date de naissance d’un individu.

Une société qui ne respecte pas ses anciens ne se respecte pas elle-même.
La canicule de 2003 l’a bien montré qui a fait que des gens sont morts seuls comme des chiens alors qu’ils avaient une famille qui avait mieux à faire qu’à s’occuper d’eux.

La responsable infirmière des urgences d’un hôpital parisien qui avait accueilli beaucoup de mourants à cette période me disait que ce qu’il l’avait frappé c’est que dans le quartier de l’hôpital, particulièrement cosmopolite, elle n’avait pas eu un seul décès dans la communauté maghrébine ou asiatique. « Parce que », me disait-elle, « dans ces communautés, jamais on ne laisse un ancien seul ».
En ces temps où l’immigration sert de patate chaude entre la droite et la gauche, cet exemple nous rappelle simplement que le respect des anciens n’a jamais tué personne, bien au contraire.

Ma mère s’appelle Hélène et j’ai très envie qu’elle guérisse !

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