Archives quotidiennes : 20 mars 2008

Euthanasie active et suicide assisté : le médecin et la mort donnée

Chantal Sebire est morte hier soir, mais les questions qu’elle a soulevées de son vivant ne sont pas près de s’éteindre. La difficulté sera de concilier la prise de décision politique et le contexte émotionnel.

La première chose dont j’ai eu peur en entendant la nouvelle hier au soir c’est que la justice se sente obligée d’appliquer toute la loi dans ce cas de mort officiellement inexpliquée. Pas de permis d’inhumer, recherche des causes de la mort, cela voudrait dire aller jusqu’à l’autopsie et bien sûr faire des analyses toxicologiques.

On peut espérer qu’enfin le bon sens prévaudra.

Mais au-delà de ce dénouement tragique, les derniers jours de cette pauvre femme interpellent la société bien évidemment mais aussi les médecins.

La mort fait en effet partie de la vie, même si on a tendance à l’occulter. Les études de médecine forment peu et assez mal à ces moments. Pendant de longues années la France a été le mauvais élève des soins palliatifs par exemple. Les grands précurseurs comme Maurice Abiven à l’Hôpital universitaire à Paris (devenu l’Institut mutualiste Montsouris) ou Hélène Sebbag-Lanoé à Villejuif étaient bien seuls.

Les soins palliatifs c’était en quelque sorte avouer son impuissance et son échec. Ne plus avoir de traitement curatif, juste des traitements symptomatiques. Or, l’hôpital, machine à performances, n’avait pas la culture de l’échec et les futurs médecins n’étaient pas exposés à la gestion de la fin de vie dans une société où hit décès sur dix ont lieu hors du domicile et principalement à l’hôpital.

La mise en place de l’hospitalisation à domicile, la volonté de plus en plus souvent exprimée de patients voulant finir leur vie chez eux, a exposé les médecins de famille à cette fin de vie.

Beaucoup de choses se passent dans ces moments dans la relation entre le patient et son médecin, beaucoup de choses se disent, beaucoup se devinent sans être dites ;

Depuis très longtemps, nombre de médecins ont compris que l’acharnement était inutile et ô combien dégradant pour les patients. Depuis longtemps également, ans le cadre de ce qu’on appelle le colloque singulier, des médecins ont aidé des patients à terminer leur vie, sans bruit, sans loi prévue à cette effet, sans battage. Un geste lourd, ineffaçable de la mémoire, mais un geste de compassion, de sympathie au sens étymologique du terme « souffrir avec ».

Mais pour un médecin, quelles que soient ses convictions, il n’est pas simple de faire le geste qui va tuer, de « pousser la seringue ». Il y a aussi le risque de voir un héritier ou un proche crier au meurtre et déclencher une tempête judiciaire conduisant le praticien devant les assises. Et même acquitté, j n’aimerais pas avoir du passer aux assises.

On entend souvent des personnes favorables à l’euthanasie active parler de la dimension « technique « du geste. Mais ils n’ont jamais eu à le faire. Et c’est là toute la différence.
Ramener le médecin à un simple exécutant d’un geste technique c’est très facile quand on n’est pas du bon coté de la seringue. Je n’ai jamais compris, par exemple, comment des médecins américains ont pu accepter de participer aux exécutions de condamnés à mort par injection d’un cocktail létal.

Mais il est évident que les choses ne peuvent en rester là et que, plutôt que l’euthanasie active, c’est le suicide assisté qui va être débattu et probablement toléré dans certains cas.

Et c’est là qu’il faudra mettre de sévères garde-fous, car les risques et dérives sont toujours possibles. Il y a quelques années, par exemple, l’état de l’Oregon qui avait mis en place le suicide assisté en premier, s’était trouvé confronté à la demande de certains patients dépressifs. Ils estimaient que leur état les plongeait dans une souffrance intolérable, qu’ils mettaient au même niveau que les douleurs d’un patient cancéreux en phase terminale. Ils demandaient eux aussi le droit au suicide assisté.

Peut-on comparer la douleur physique et la souffrance psychologique ?

Aux Pays-Bas s’était un moment posé la question de savoir comment répondre à la demande émanant d’un enfant. Là encore, où met-on le curseur et qui décide ?

Le grand danger de la discussion à venir c’est le temps. Le contexte émotionnel fait que des associations montent au créneau pour demander que la loi change tout de suite. Mais le législateur a besoin de s’entourer d’avis et de mesurer les conséquences des décisions à venir. Il y a aussi la position des professionnels qui doit être écoutée.

Légiférer dans l’urgence n’est jamais une bonne solution, mais prendre trop de temps serait aussi mal vécu.

Chantal Sebire ne méritait pas cette fin si pénible. A n’en pas douter elle a été entourée de gens dévoués et attentifs mais pas forcément formés à gérer ces moments.

Elle aura du subir aussi des remarques profondément déplacées, comme celle d’une ministre qui s’indignait sur les ondes de la radio RMC qu’on avance des arguments « esthétiques » en parlant des horribles et douloureuses déformations du visage dont souffrait cette malheureuse femme.

Je plains aussi les cancérologues qui se sont occupés d’elle et à qui on a un peu fait comprendre qu’ils seraient des ânes puisqu’on souhaitait faire revoir son dossier par un collège de spécialistes parisiens. Comment imaginer que les médecins qui la suivaient ne s’étaient pas entourés d’avis qualifiés ?

J’espère que Chantal a pu partir sereinement, en n’éprouvant enfin pas de douleur et que celles et ceux qui se réclameront d’elle et de son combat sauront le faire dignement en hommage à cette femme courageuse.

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