Le virus de la grippe A(H1N1) a beau progresser à toute vitesse, cela n’éteint pas les ardeurs des partisans du complot et de la conspiration. Face à l’avancée du virus, incontestable, ils ont une nouvelle cible : ce sont les industriels du vaccin qui noircissent le tableau.
Comment, malgré la réalité d’une situation, ne pas s’avouer vaincu et continuer à ronger son os ? En déplaçant le tir. Pendant des semaines, nous avons entendu maints beaux esprits, généralement assez peu au fait des choses de la science et de l’épidémiologie, répéter en boucle que cette histoire de nouvelle grippe allait faire long feu et qu’elle n’était que le produit d’un emballement politico-médiatique. Un « cache-crise » en quelque sorte.
Mais voilà, l’été venu, le virus ne se trouve point dépourvu ! Alors les spécialistes de la dénonciation du complot et de la conspiration doivent bien admettre qu’il se passe quelque chose.
Et l’actualité leur fournit un nouvel os à ronger. Les pays qui en ont les moyens passent de grosses commandes aux industriels du vaccin qui, en retour, publient des communiqués annonçant les commandes et promesses de commandes à destination des investisseurs qui les suivent sur les marchés boursiers.
Nos spécialistes du complot ont donc trouvé ! Ce sont les laboratoires qui poussent à la roue et qui vont faire du lobbying auprès de l’OMS pour noircir le tableau et pousser à l’achat de vaccins.
Mais ces beaux esprits, parmi lesquels on trouve des journalistes, oublient un certain nombre de réalités.
La première c’est que la Directrice générale de l’Organisation mondiale de la santé, le Dr Margaret Chan, n’a pas besoin qu’on lui explique ce qu’est un risque pandémique. Comme je l’ai déjà mentionné sur ce blog, elle était en poste en Chine au moment des épisodes de grippe aviaire en 1997 et du SRAS un peu plus tard. Elle sait ce que peut être une épidémie surtout quand on prend du retard à l’identifier.
De plus, elle a autour d’elle des spécialistes des maladies infectieuses, comme David Heymann, qui n’ont pas besoin d’écouter les sirènes de l’industrie pour savoir mesurer un risque potentiel.
La deuxième erreur de ces « je sais tout », c’est que cela serait bien inutile, dans le contexte actuel, de pousser à la vente de doses que l’industrie serait, de fait, incapable de produire.
L’industrie du vaccin n’est pas la plus florissante qui soit car ce secteur a été délaissé au cours des vingt dernières années par nombre d’entreprises lassées des procès intentés à la suite d’accidents pas toujours liés aux vaccins mais lourds de conséquences financières.
Les menaces liées à la grippe aviaire H5N1 avaient entrainé un mouvement pour augmenter considérablement les capacités de production, mais on est encore très loin des objectifs fixés.
On estime actuellement qu’on tourne sur la base de 2 milliards de doses pouvant être produites en un an. Si on estime que la production a commencé fin juin début juillet, ce sera donc seulement à l’été 2010 qu’on en sera à ce stade. Pour l’automne et l’hiver prochain, le monde devra se partager seulement 500 ou 600 millions de doses.
Un chiffre assez faible qui, n’en doutons pas, vaudra de la part de nos professionnels du complot, une volée de bois vert aux industriels !
Mais, pour être complet, il faut bien avouer que ces industriels ne sont pas non plus des enfants de chœur !
Je n’en veux pour preuve que leur façon de vendre le vaccin grippe saisonnier qui, pendant des années, empruntait de drôles de chemins.
Chaque année, en septembre, un certain nombre de journalistes étaient invités dans un luxueux palace d’une capitale européenne pendant trois jours. Officiellement, il s’agissait d’une manifestation scientifique. On imagine, bien sûr, l’assiduité des participants à ces séances de travail qui avaient pour but ultime de lancer la campagne de vaccination en s’assurant d’avoir des articles sortant à point nommé.
Pendant des années également, les données sur la grippe n’ont émané que d’un groupe de surveillance entièrement financé par les industriels.
Il aura fallu l’initiative du réseau « Sentinelles » mis en place par l’Inserm pour que cette surveillance sorte enfin du domaine marchand.
Il était d’ailleurs assez amusant, au début de la « cohabitation « entre les deux réseaux, de voir les différences dans les cartes de progression de la grippe.
L’industrie pharmaceutique n’est pas régie par la loi de 1901sur les associations à but non lucratif, on s’en doute !
Mais, pour en revenir au propos initial, c’est un bien mauvais procès que lui font certains.
Heureusement qu’il reste des industriels prêts à prendre un vrai risque financier et à lancer une production vaccinale sans qu’on sache exactement où cela nous mènera.
Et je ne doute pas que les spécialistes du complot sauront faire des pieds et des mains pour être certains d’être vaccinés, peut-être même avant ceux qui en ont le plus besoin.








