Archives quotidiennes : 5 février 2010

Epuisement professionnel : un danger autant pour les patients que pour les professionnels de santé.

Ne rien demander et ne rien dire. Cette formule est souvent usitée dans de nombreux domaines. Parfois, hélas!, également dans la relation entre le m&médecin et son patient, au détriment des deux.
 
Il y a trois semaines environ, j’étais assis dans le métro vers 18 heures. Je revenais de l’Institut Gustave Roussy, l’IGR, à Villejuif après mes cours. A côté de moi, se faisant face, une jeune femme, a peine la trentaine et un homme du même âge.
 
Je comprends vite, à leur conversation, qu’ils sont enseignants et que tous deux ont un mal-vivre qu’ils expriment en échangeant leurs impressions.
Etonnamment la jeune femme dit à son collègue qu’elle va sûrement pleurer ce soir car on est un mardi et qu’elle pleure presque tous les mardis ! Une sorte de rituel de début de semaine.
 
Au fil de la conversation, ils en viennent à comparer leurs classes, leurs élèves et, tout à coup, la jeune femme capte mon attention.
 
Elle raconte à son collègue qu’elle est très surprise car une de ses élèves qui avait fait un premier trimestre formidable était en pleine dégringolade en termes de résultats. « Elle écrit mal, alors qu’elle avait un joli style, elle s’enfonce ».
 
Et d’ajouter : » De toutes façons, je ne lui demande rien. Ce n’est pas mon boulot. Je ne vais pas chercher à m’occuper de leurs insuffisances, j’ai déjà assez à faire avec les miennes. »
 
Je n’ai pu m’empêcher de la regarder avec, sans doute, un air mi-ahuri et mi-furieux.
Je me disais que cette gamine avait sans doute une vraie raison de décrocher, peut-être une cause familiale, la maladie d’un proche par exemple. Peut-être une raison plus intime, comme une agression, un viol ou que sais-je encore.
 
Et celle qui aurait pu l’aider à parler, à soulager un peu sa peine, estimait que ce n’était pas sa place de l’aider, tant elle était elle-même incapable de trouver une oreille pour écouter son mal-vivre. Elle allait pleurer comme tous les mardis !
 
Une fois ma colère passée, je me suis rappelé ce que j’avais entendu quelques jours plus tôt, lors d’un cours dispensé par le Dr Sarah Dauchy, psychiatre de l’IGR, en charge des soins de support.
 
Elle nous parlait des difficultés des relations entre les patients et les médecins, des divers scenarii, des façons de se protéger, de plonger dans le déni ou de devenir passif.
 
Elle nous raconta également l’épuisement professionnel, le « burn out », de ces personnels de santé qui travaillent en flux tendu qui vivent à l’hôpital ou qui amènent l’hôpital à la maison.
Des professionnels qui craquent et qui pleurent, qui parfois se suicident.
 
Dans le domaine de la cancérologie, rien n’est plus terrible que l’attitude de fuite qui consiste à se dire « Ouf ! Il ne demande rien et ça tombe bien car je n’ai pas envie de lui parler ! ».
 
C’est d’ailleurs vrai pour d’autres spécialités également.
 
Cela pose le problème de la prise en charge de l’épuisement professionnel des acteurs de santé. A une époque où, pour la moindre cheville foulée dans un collège on dépêche une unité de prise en charge psychologique, la plupart des &établissements médicaux n’ont pas de groupes de parole, pas de structures où les soignants peuvent se faire « soigner », épancher leur trop-plein de fatigue.
 
Je me souviens être allée dans un service de réanimation d’un hôpital de la banlieue Nord de Paris où la mortalité était assez élevée et où l’équipe médicale faisait un remarquable travail d’accompagnement et de non-acharnement en fin de vie.
 
J’avais demandé à la psychologue présente ce jour là si elle aidait ses collègues. D’un ton ferme et peu amène elle me rétorqua qu’elle était là pour les familles et pas pour les médecins.
Je veux bien imaginer qu’elle devait avoir une surcharge de travail elle aussi et qu’elle avait du se battre pour avoir ce poste. Mais je ne voyais pas ce qu’il y avait de honteux à imaginer qu’elle puisse aider des femmes et des hommes dont la décision était souvent de mettre un terme à la vie de gens malades, en respectant leur dignité.
 
Les hôpitaux vont souffrir de plus en plus de contraintes budgétaires, de non –remplacements de postes vacants. Il faudra essayer de faire aussi bien avec encore moins.
Cela veut dire que les gestes techniques auront la priorité sur l’approche humaine. Et la frustration des équipes, notamment des infirmières et des aides-soignantes, qui sont en première ligne dans la prise en charge des patients au plan de la douleur et de l’accompagnement, ira croissant.
 
J’espère et je souhaite que des voix vont s’élever pour dire que si le personnel souffre, les malades souffriront encore plus. J’espère qu’on saura trouver les personnes qualifiées pour aider ceux qui soignent à libérer un peu de leur stress, pour le bien des patients avant tout.
 
Je ne crois pas que je reverrai, sur la ligne 7 du métro parisien, cette jeune enseignante.
Je souhaite seulement qu’un mercredi matin, après avoir bien pleuré la veille au soir, elle saura s’approcher de son ancienne « tête de classe » et qu’elle lui demandera si elle veut bien lui parler.
 
Si elle ne le faisait pas, ce serait bête à pleurer.
 
 
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